Angoisse d’un moniteur d’escalade
La saison 2024-2025 au Club Alpin d’Aix-Les-Bains se termine sans accident mais une nouvelle saison commence… Et il y a des jours où je me demande pourquoi je fais ce métier. Pourquoi je continue à installer des cordes, à encadrer des groupes, à organiser des séjours sportifs ou stages d’escalade, à dormir avec cette angoisse sourde qui ne me quitte jamais.
Le poids d’un accident jamais oublié
Cela fait presque dix ans maintenant. Dix ans que cet accident au club d’escalade de CORB’ALP me hante. Je me souviens de tout : la lumière du jour, les cris des jeunes, et puis cette corde qui file trop vite, ce corps qui chute. Le bruit, surtout. Ce bruit qu’on n’oublie pas. Depuis, chaque fois que je vois quelqu’un descendre son partenaire un peu trop vite, mes mains se crispent, mon cœur s’emballe. J’ai beau respirer, je revis la scène.

Changer sa manière d’enseigner
Alors, j’ai changé ma manière d’enseigner. J’ai supprimé le Reverso de notre matériel. J’ai choisi des systèmes plus sûrs comme le Méga Jul. J’ai commencé à noter, froidement, toutes les erreurs sur un tableau. Non pas pour pointer du doigt, mais parce que je n’ai plus le luxe d’oublier. La moindre faute peut coûter trop cher.
Des stagiaires en quête d’autonomie
Mais il y a aussi, heureusement, des jours qui donnent un sens à tout cela. Voir les jeunes mûrir et progresser, voir les adultes acquérir de l’autonomie en grandes voies. Cette année, pour les stages « grands espaces » dans les Calanques, ils étaient dix-huit. Certains que je connais bien, d’autres arrivés pour la première fois, les yeux brillants d’envie et d’appréhension. Avant même de grimper, je leur demande de se raconter : leurs expériences, leurs envies, leurs peurs. J’écoute. J’observe. Le premier jour, je les regarde poser des relais, tenter quelques voies. J’analyse leurs gestes, leurs hésitations. Je repère qui pourra mener une cordée, qui devra rester second.

Les soirées de préparation
Chaque soir, autour d’une table encombrée de topos et de cartes, nous préparons la journée suivante. On discute des itinéraires, de l’approche, des descentes, de la météo. Moi, je distribue les cordées, j’ajuste les niveaux. Et à chaque fois, quand ils me regardent, confiants, je souris. Mais à l’intérieur, je serre les poings. Parce que je sais qu’au matin, quand ils partiront dans leur grande voie, je ne pourrai pas les protéger. Ils auront leurs décisions à prendre, leurs erreurs à éviter. Et moi, je resterai là, avec mes doutes et mes prières muettes.
Apprendre à lâcher prise
C’est peut-être ça, au fond, le plus difficile : apprendre à lâcher prise. Accepter qu’on ne tient pas toutes les cordes. Que ces hommes et ces femmes doivent aussi affronter seuls le vide, la fatigue, le doute. Et pourtant, je continue à leur transmettre. Pas seulement des techniques — poser un relais, descendre en rappel, lire une voie. Mais aussi cette vigilance intérieure : sonder une prise avant de s’y accrocher, écouter son souffle, reconnaître ses limites.

La montagne impose ses règles
Parfois, la météo nous oblige à renoncer. Je les vois déçus, frustrés. Mais je sais que c’est la bonne décision. La montagne sera toujours là demain. J’ai appris que la frustration est plus douce à porter qu’un drame.
Entre peur et fierté
Et puis, il y a ces instants suspendus où je les observe de loin, minuscules sur la paroi, perdus dans l’immensité du rocher. Je les vois hésiter, puis franchir un pas, démêler les cordes, entamer une descente en rappel. Je sens ma gorge se serrer, partagée entre la peur et la fierté. Parce que malgré mes cicatrices invisibles, malgré cette peur qui ne me quitte jamais, je continue.
Le sourire qui efface tout
Je continue parce qu’au sommet, il y a toujours ce sourire. Ce regard qui s’illumine, cette joie fragile et pure d’avoir vaincu ses peurs. C’est pour ça que j’accompagne encore ces cordées. Pour ça que je marche avec eux. Pour ça que je me bats contre mes propres fantômes.

Transformer la peur en transmission
Être moniteur d’escalade, ce n’est pas seulement apprendre aux autres à grimper. C’est accepter de porter en soi une part d’angoisse, de vulnérabilité. C’est choisir, chaque jour, de transformer cette peur en vigilance, et cette vigilance en transmission.
Et quand je les vois, là-haut, heureux, je sais que malgré tout… ça en vaut la peine. Parce que si mes formations, un jour, permettent de sauver ne serait-ce qu’une seule vie, alors tout ce chemin, toute cette peur, toute cette lutte… auront déjà eu un sens.
Raphaël


